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« Doctor Socrates »

par Thomas Mollanger 6 Décembre 2011, 08:00 FOOTBALL

Le dimanche 4 décembre 2011, à la clinique Albert Einstein de Sao Paulo, Socrates, fidèle représentant de l’historique joga bonito brésilien, s’est éteint des suites d’une infection intestinale. Il avait 57 ans. Retour sur ses 57 années. 57 années de jeu, de beauté, de générosité, et d’engagement.

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Né à Bélem, en Amazonie, le 19 février 1954, Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira, débute le football dans le club de Riberão Preto en 1974. Convaincu par ses talents de jeune footballeur, le club de Botafogo le recrute en 1974. Sous les couleurs du club de Rio de Janeiro, Socrates va se rôder aux joutes brésiliennes et y apprendre ce jeu typique, qui fait saliver les Occidentaux, le joga bonito. Le tournant de sa (jeune) carrière intervient en 1978 lorsque, après quatre années de bons et loyaux services pour Botafogo, il rejoint le club le plus supporté du Brésil après Flamengo, les Corinthians de Sao Paulo. C’est là, dans la plus grande ville du Brésil, que Socrates va écrire les plus belles pages de sa légende. C’est là aussi qu’il fera l’essentiel de sa carrière. L’essentiel d’une très belle carrière.

 

Frère aîné (ou plutôt demi-frère) de l’ancienne idole du Parc, Raï, Socrates va mener d’une baguette de maître, depuis une position de meneur de jeu, son équipe vers les sommets. Idole du club pauliste, Socrates a marqué la bagatelle de 172 buts en 6 saison, remportant trois championnats (1979, 1982, 1983). Et on ne compte plus les buts qu’il a fait marquer. Si Socrates était une idole grâce à son jeu, il l’était aussi par son engagement auprès de son club de cœur. Son club noir et blanc. Un engagement qui dépassait de beaucoup le simple cadre du football. Non le football n’est pas qu’un jeu. Il est aussi un formidable révélateur des sociétés, des politiques, et des économies. Retour en quelques lignes sur un épisode historique des Corinthians et du football. Retour sur la « Démocratie Corinthiane ».

La dictature militaire régnait sur le Brésil depuis 1964. Le gouvernement tenait le football sous sa coupe, dont il manipulait les compétitions à coups de constructions de stades, d’accessions artificielles à la première division, dans le but de s’assurer un semblant de popularité et de paix sociale. Dans ce système autoritaire plus que paternaliste, les joueurs n’étaient plus que des pions, ne bénéficiant d’aucun droit, appartenant (ce n’était pas rare) à vie à leur club et, pour la majorité, vivant dans des conditions précaires. Pour que l’aventure commence, il fallait un coup du sort. Il s’appelle Adilson Monteiro Alves, jeune sociologue de 35 ans, auteur de quelques séjours en prison et ancien leader universitaire, qui devient président des Corinthians en 1981. Il propose aux joueurs de prendre leur destin en mains. Désormais, toutes les mesures liées à la gestion sportive et quotidienne du club sont décidées par les joueurs eux-mêmes ! C’est Socrates, qui après plusieurs années de médecine s’est développé une conscience politique, qui prend les rênes de ce combat. Dans le contexte de la dictature, cette expérience prend une dimension politique évidente, qui sera renforcée par un geste fort: en novembre 1982, peu de temps avant l’élection du gouverneur de Sao Paulo à laquelle a été contraint un gouvernement en perte d’autorité, les joueurs entrent sur le terrain avec une inscription sur leurs maillots incitant les électeurs à aller voter. Les autorités restent impuissantes devant cette provocation, tout comme ils ne peuvent s’opposer à la victoire des « insurgés », fédérés sous la bannière « Democracia Corinthiana » lors de l’élection par les socios du président du club. Les Corinthians deviennent alors les symboles du mouvement démocratique qui traverse le pays, reçoivent le soutien des intellectuels et ne ratent jamais l’occasion d’afficher leurs convictions, entraînés par les leaders que sont Socrates, Wladimir, Casagrande ou Zé Maria. Et les résultats sportifs suivent ! Eduardo Galeano, dans un numéro du Monde Diplomatique en août 2003 définit ainsi la période du club pauliste : « 
Tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus éclatant de tout le pays, il attira les plus grandes foules dans les stades et remporta deux fois de suite le championnat ». Le jeu par la démocratie. Les victoires par la liberté. Les Corinthians, qui entrent sur le terrain en novembre 1982 avec un tee-shirt incitant les électeurs à aller voter contre le régime, deviennent le symbole de la résistance démocratique. Le mot « democratia » est lui-même imprimé au dos des maillots. L'année suivante, en prologue de la finale du championnat pauliste, ils prennent possession de la pelouse avec une banderole « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». Le seul buteur du match s'appelle Socrates. Pour Socrates « Nous exercions notre métier avec plus de liberté, de joie et de responsabilité. Nous étions une grande famille, avec les épouses et les enfants des joueurs. Chaque match se disputait dans un climat de fête (...) Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art ». Au moment où la bataille politique est sur le point d’être gagné, Socrates tente une aventure en Europe. A Florence, sous les couleurs violettes de la Fiorentina. Les contestataires du Timao seront finalement écartés après les élections d’avril 1985 qui redonnent aux vieux dirigeants leur ancienne place. Quoiqu’il en soit, cette expérience aura marqué l’histoire du sport. Malgré la défaite. Car perdre tout en demeurant magnifique était une autre spécialité de Socrates.

Donnant l’impression d’une très grande facilité technique, faisant preuve d’une exceptionnelle vision du jeu, Socrates incarnait déjà une certaine idée du football, une idée romantique où la belle passe était toujours préférable à une action individuelle. Un football créatif qui a marqué son époque. « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

L’équipe du Brésil 1982 est sans doute la plus belle formation brésilienne de tous les temps. Avec Zico et Socrates à la baguette, elle offre un jeu sans équivalent. Auteur de 22 buts en 60 sélections sous le maillot auriverde, Socrates a été le capitaine de la formation sud-américaine de Tele Santana lors des Coupes du monde 1982 et 1986. Deux coupes du monde durant lesquelles le Brésil était présenté comme le grand favori. Finalement, aucune victoire. Mais pas un échec pour autant. L’Italie de Rossi aura eu raison du Brésil en 1982, la bande tricolore à Luis Fernandez en 1986. Tout cela avec panache s’il vous plait. Mais pour Socrates, l’essentiel est ailleurs.

Après son éphémère expérience à la Fiorentina, Socrates signera au Flamengo (1986-1987), puis à Botafogo où il raccroche les crampons à 35 ans.

Son côté romantique, Socrates l’aura cultivé jusqu’au bout. Critique acerbe du jeu brésilien dès la Coupe du Monde 1994 (il haïssait tout particulièrement la finale de la CM 1994) et défenseur du beau jeu, Socrates avait rejoint une équipe spécialiste en médecine sportive et demeurait un consultant très sollicité par la presse écrite, la télévision et la radio, avant de reconnaître publiquement des problèmes d'alcoolisme à l'origine d'une cirrhose. Tout au long de sa carrière, l’alcool aura été un compagnon. C’est ce compagnon qui sera responsable de la mort de l’un des plus élégants joueurs que le football aura connu. Un homme avec des principes, des idées, droit dans ses bottes, écumant sa silhouette longiligne, ses jambes interminables, sa barbe et ses cheveux longs sur les pelouses du monde entier.  Disposant d’un doctorat en médecine, Socrates faisait figure d’exception dans le milieu du football. Il aura mis son intelligence au service du sport, de la politique et de la médecine.

Socrates c’était un homme. Un vrai. Une classe. Une gueule. Un romantique. Pas de paillettes. Beaucoup d’idées. De l’élégance. Des principes. Le football a perdu beaucoup plus qu’un joueur ce 4 décembre 2011...

  A lire également  
Socrates : un mythe s’est éteint

 

Article réalisé par Thomas Mollanger l Image : AFP

commentaires

Erwan 07/12/2011 23:55


Bonjour,


 


Il y a tellement de choses à dire sur sa vie qu'il est nécessaire, à mon avis, d'écrire plusieurs articles sur le sujet. 

Thomas Mollanger 07/12/2011 13:32


Le lecteur étant roi, nous en prenons bonne note. 
Précision malgré tout, aussi futile soit-elle. Nous nous sommes entendu pour un papier "hommage à Socrates" (réactivité), une biographie (ci-dessus), un article sur son engagement politique et
enfin un article sur la République populaire des Coritnhians et ses stratégies marketing. 
Par ailleurs, ce qui est intéressant est peut être ce regard croisé sur certains sujets. Géré par de jeunes plumes, l'objectif n'est pas l'exhaustivité mais au contraire la capacité à croiser des
données et de fournir un regard original sur le sport. 
Merci pour votre commentaire
Bien sincèrement 

Joseph 06/12/2011 11:21


Pourquoi écrire deux articles sur le même sujet, bien qu'il soit très important pour tous les amoureux de foot ? Pensez à vous entendre ...

Nicolas Gréno 06/12/2011 11:23



Et il y en aura même un troisième de prévu sur les coups de 16h.



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